• Je rend hommage à Frida Kahlo

    La souffrance et la rageFrida Kahlo, la revanche

    Paris Match| Publié le 06/10/2013 à 15h40 |Mis à jour le 07/10/2013 à 17h29

    PAR ANNE-CÉCILE B EAUDOIN

    Dans le patio de la maison Bleue de Coyoacan, en 1926. Le garçon en costume trois-pièces qui pose pour son père avec sa mère, Matilde, et sa soeur Cristina (à gauche), c’est Frida.

    Dans le patio de la maison Bleue de Coyoacan, en 1926. Le garçon en costume trois-pièces qui pose pour son père avec sa mère, Matilde, et sa soeur Cristina (à gauche), c’est Frida.

    Son corps martyrisé a fait de sa vie un enfer. Mais l’amour et la peinture l’ont sauvée. A Paris, le musée de l’Orangerie rend hommage au couple légendaire qu’elle formait avec Diego Rivera.

    Le craquement de ses os, ses entrailles qui se déchirent, le goût métallique du sang. C’est si absurde, si irréel… Allongée sur son lit d’hôpital, Frida voudrait comprendre. Alors elle se repasse en boucle le film de l’accident : elle sort de l’école, monte dans le bus qui sillonne la capitale de la place centrale du Zocalo jusque chez elle, à Coyoacan, un quartier colonial au sud de Mexico. A l’angle d’une rue, un tramway arrive. Il ne va pas bien vite ; le bus a le temps de franchir les rails. Le tram l’éperonne en son centre, le projette contre un mur. A l’intérieur, une rampe en fer transperce de part en part le corps de Frida, l’éventre. La pointe ébréchée ressort par son vagin. « C’est comme cela que j’ai perdu ma virginité », écrira-t-elle plus tard, douée d’une formidable et cruelle dérision. Le Mexique ne combat-il pas la mort par l’humour noir ? Le constat des médecins est terrifiant. Colonne vertébrale brisée, col du fémur rompu. Elle a onze fractures. Son pied droit est écrasé, disloqué. L’épaule gauche est définitivement démise, l’os pelvien brisé en trois. Miracle ou supplice : Frida survit. Mais à quel prix ! Ce soir du 17 septembre 1925, son destin bascule. Elle a 18 ans. L’odeur du chloroforme, la morphine, les aiguilles, les scalpels, les bandages. Les instruments de torture feront partie de sa vie. A jamais.

     

    Sa mère n’ira la voir à l’hôpital qu’au bout d’un mois

     

    FK 2
    Diego Rivera, Frida et son singe-araignée, Fulang-Chang, dans le jardin de la maison Bleue, à Coyoacan, Mexico, 1948. DR

     Après trois mois d’hôpital et « des litres de larmes », Frida retrouve la maison de Coyoacan. Clouée au lit. Emprisonnée dans un corset, gangue de fer chargée de compenser les fractures. La belle est devenue un être hybride, femme et machine à la fois. Elle ferme les yeux. Son esprit divague dans les rues pavées, bordées de façades indigo et fuchsia. Partout les murs dégoulinent de fleurs. Les jardins sont parfumés d’orangers, d’acacias, d’eucalyptus. « La seule bonne chose, c’est que maintenant je commence à m’habituer à souffrir », écrit-elle le 5 décembre 1925. Et d’ajouter : « Je ne suis pas morte et j’ai une raison de vivre. Cette raison, c’est la peinture. » Pourtant, rien ne l’y prédispose. Elle rêvait de devenir « navigatrice ou grande voyageuse ». Son père, le discret Guillermo, était photographe officiel au temps de Pofirio Diaz. La révolution l’a laissé sans argent ni avenir. Maintenant, dans son petit studio de Mexico, il tire le portrait des communiantes et des mariés. Dans les veines de Matilde, la mère de Frida, coule du sang espagnol et indien. Illettrée, pieuse jusqu’à la bigoterie, elle vend les meubles de la maison, loue des chambres à des étudiants de passage pour arrondir les fins de mois, et broie du noir. Elle a deux filles et vient de perdre un fils lorsque Frida arrive au monde. Inconsolable, dépressive, Matilde la confie à une nourrice. Après l’accident de bus, persuadée que la mort lui prendra Frida, elle n’ira la voir à l’hôpital qu’un mois plus tard. Alors, quand son enfant lui parle de peinture, elle panse sa culpabilité. Elle lui offre une boîte de couleurs, lui fait fabriquer un chevalet spécial par un menuisier. Installe un baldaquin au-dessus de son lit, un miroir en guise de plafond. Voici Frida confinée dans cet étrange espace réduit, en tête à tête avec son reflet, ses angoisses. Et la peinture comme exutoire pour trouver la force de reconquérir son corps, sa liberté.

     

    De Diego, on raconte qu’il croque de la chair humaine afin de se fortifier

     

    Et Diego arrive. Lui possède tout. La gloire, l’argent. Et les plus belles femmes, malgré sa bouille de crapaud, son costume froissé et son chapeau couvert de poussière qui lui donnent des airs de clodo. Le plus célèbre des peintres muralistes est un ogre. Enorme, gigantesque. Avec un rire tonitruant et un appétit démesuré pour le plaisir et la jouissance. Il a connu Rodin et Modigliani, est l’ami de Picasso. Il a vécu deux vies, a perdu un enfant. Il aurait grandi dans la montagne de Guanajuato, élevé au sein d’Antonia, une nourrice indienne, au milieu des forêts. Mascotte des bordels de la ville, c’est avec la jeune institutrice d’une école protestante qu’il connaît ses premiers émois. Le minotaure à 9 ans. On raconte aussi qu’il croque de la chair humaine afin de se fortifier. Côté pile, Diego s’amuse à semer autour de lui des histoires invraisemblables. Côté face, c’est un homme profondément engagé dans les luttes sociales. Dans ce Mexique post-révolutionnaire où tout est à inventer, chacun redécouvre ses racines et ses traditions, non pas pour les reproduire mais, comme le dit Octavio Paz, « pour marquer le début d’une autre histoire ». Adulé par les ouvriers, Diego place l’art au service du peuple. Sur les murs, sa peinture éclate comme le bouquet final d’un feu d’artifice, dégueule sa haine des « gringos », rend au continent amérindien la pureté de sa culture.

    FK
    "Autoportrait à la robe de velours ", 1926, premier tableau de Frida Kahlo. Elle a 19 ans. © Reuters

    Diego peint, Frida le suit. Au palacio de Cortès, à Cuernavaca, c’est la première fois qu’elle découvre le Mexique rural où est née la première insurrection. Sur les murs du palais, Diego arme des prêtres guerriers indigènes contre les conquérants espagnols, trace les souffrances des « peones » dans les champs. Frida délaisse ses pinceaux. Elle troque son uniforme révolutionnaire contre des costumes d’indienne, longues robes à volants, blouses brodées d’Oaxaca, et pique des fleurs dans ses cheveux. Elle veut un bébé, malgré les mises en garde des médecins. Première fausse couche. Une répression politique s’abat sur le Mexique. Il est temps de changer d’air.

     

    Seule la peinture la protège de la mort qui rôde

     

    FK 3
    Au début des années 1940 avec Diego Rivera. Ils viennent de se remarier après une première union en 1929. DR

    Les Etats-Unis cherchent à rétablir les liens économiques et commerciaux avec leur turbulent voisin du Sud. Diego, ce génie en culotte rouge, est un ambassadeur de choix. On le convie pour réaliser des fresques. Drôle de coco, le prince crapaud. Il glorifie le paysan exploité, mais ne dédaigne pas les chambres fortes nord-américaines. A San Francisco, Diego travaille et Frida s’ennuie. A Détroit, sa santé se dégrade, mais elle ne perd pas son sens de la provocation. L’hôtel où loge le couple refuse les Juifs. Frida menace de déménager. Elle obtient la levée de l’interdiction et un rabais sur les tarifs. Elle déteste la froideur de la foi protestante et cette ville, « ce vieux village de cahutes […], laid et stupide comme tout ce qu’il y a aux Etats-Unis ». Les couleurs du Mexique, ses fontaines, les places publiques où l’on danse le soir des quadrilles, l’odeur des tacos et des haricots rouges, tout lui manque. Pour tromper la nostalgie, elle décide de nouveau d’avoir un enfant. Dans la nuit du 4 juillet 1932, Frida vit l’horreur. Elle se vide de son sang. Quand elle sort de l’hôpital Ford, elle peint ses deux premiers chefs-d’œuvre : « Ma naissance », où une femme, le visage recouvert de ses draps comme d’un linceul, accouche d’un enfant mort la représentant, et « Henry Ford Hospital », où elle gît, nue, sur son lit ensanglanté, avec, autour d’elle, un os pelvien, un escargot monstrueux, une fleur d’orchidée, un fœtus… Seule la peinture la protège de la mort qui rôde.

     

    Les surréalistes, selon Frida ? « Maudits intellectuels de mes deux. »

     

    En 1939, elle est à Paris. Seule. Elle veut montrer à Diego qu’elle est désormais indépendante et libre, en dépit des tromperies, de la maladie, des traitements infernaux. André Breton, qui a séjourné à Mexico chez les Rivera, est fou de sa peinture. Il organise avec Pierre Colle l’exposition « Mexique ». Dix-huit tableaux de Frida sont présentés au milieu d’objets et de photographies. Dans le catalogue, Breton écrit : « L’art de Frida Kahlo est un ruban autour d’une tombe. » Picasso lui offre de grandes mains en ivoire en guise de boucles d’oreilles, le Louvre lui achète un autoportrait. La couturière Schiaparelli crée une robe, « Madame Rivera ». Frida est déçue. Cette exposition est une vaste fumisterie. Elle ne supporte ni Breton, qui ne pense qu’à sa propre gloire, ni Pierre Colle, ce « vieux bâtard et fils de pute », écrit-elle à Nickolas Muray. Les surréalistes, selon Frida ? « Maudits intellectuels de mes deux. Je préférerais m’asseoir par terre pour vendre des tortillas au marché de Toluca plutôt que de devoir m’associer à ces putains d’artistes parisiens. […] Ça valait le coup de venir, rien que pour voir pourquoi l’Europe est en train de pourrir sur pied et pourquoi ces gens – ces bons à rien – sont la cause de tous les Hitler et Mussolini ! » Retour à Mexico. Diego a entamé une nouvelle liaison. C’en est trop. Le couple divorce. Pour subvenir à ses besoins, Frida se plonge dans son travail. Elle a « tant de mal à joindre les deux bouts » qu’elle se résout à solliciter la bourse Guggenheim. Elle ne l’obtiendra pas. Alors, elle peint sans relâche, s’excuse d’avoir vendu les toiles qu’elle voulait offrir, quémande quelques sous à ses amies et promet : « Jamais je n’accepterai le moindre argent d’un homme tant que je serai en vie. »

    Diego et Frida essaient de vivre l’un sans l’autre, mais c’est impossible. Remariage des « monstres sacrés » le 8 décembre 1940. Frida a 33 ans. Ils emménagent à Coyoacan, dans la maison Bleue, là où Frida a grandi. Trois ans plus tard, c’est sur son lit à baldaquin – une idée de Diego –, entourée de ses fidèles, qu’elle arrive à l’exposition que lui consacre Mexico. Curieuse procession votive… Vêtue de sa plus belle robe zapotèque, Frida est heureuse. La trêve est de courte durée. Bientôt, la gangrène grignote sa jambe droite. Frida subit l’amputation avec son humour noir habituel : « Des pieds, pourquoi est-ce que j’en voudrais puisque j’ai des ailes pour voler ? » Elle noie la tentation du suicide dans la tequila, le cognac. Peint des « natures vives », criardes. Et des toiles plus austères. On lui recommande le calme et le repos. La voici, le 2 juillet 1954, dans sa chaise roulante, au milieu de la foule, poing levé dans une manifestation contre l’intervention de la CIA au Guatemala. S’ensuit une pneumonie. De nouveau alitée, elle peut tout juste saisir son journal intime posé sur sa table de nuit, au milieu des ampoules de morphine. « J’espère que la sortie sera joyeuse et j’espère ne jamais revenir », griffonne-t-elle. Avec Frida, la mort a la saveur des vacances. Par la fenêtre ouverte, elle observe la ronde des papillons géants au-dessus des bougainvilliers de son jardin, puis s’endort d’un sommeil profond. Le 13 juillet, l’infirmière la découvre dans sa chambre, les yeux ouverts, les mains glacées. Frida est morte à l’aube de ses 47 ans. La niña a fini d’être torturée. Embolie pulmonaire ou suicide ? Le mystère demeure.

    _____________________________

     

     

     

     

     

     

     

    « Effet papillontransformation de mon blog »
    Delicious Technorati Yahoo! Google Bookmarks Blogmarks

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :